La poïétique et l’esthésique en photographie
Par Claude Frenette
Avant de débuter la lecture de cet article, je vous invite à regarder les quelques photos qui y sont associées. Ne cherchez pas à les comprendre ou a les analyser. Concentrez-vous simplement sur ce que vous ressentez en les regardant.
L’esthésique - l’émotion
Ce mot vient du grec, aisthesis, qui signifie: la sensation, le ressenti au contact d’une oeuvre artistique, l’action de percevoir par les sens. Cela se passe avant que votre cerveau commence à analyser la photographie, avant de la comprendre. C’est l’effet «wow» ou «wash» selon votre réaction.
En regardant ces photos vous avez espérons-le, ressenti une émotion, liée à votre bagage culturel, à vos croyances… mais aussi à vos compétences techniques. - Bien sûr, demander à des photographes de regarder des photos sans les analyser c’est comme demander à un lecteur de regarder des mots sans les lire. Impossible. - Vous avez probablement assez rapidement commencé à analyser les photos, sujet, composition, lumière, mise au point, etc.
Une fois l’image confrontée à un public, elle échappe à son créateur. Le photographe n’a plus le contrôle de l’impact que provoqueront ses photos. Une image n’a du sens que si elle évoque quelque chose chez celui ou celle qui la regarde. Un frisson, une histoire, une présence, une mémoire…
La réponse émotionnelle du spectateur peut ou non correspondre à l'intention poétique du photographe. Cet écart n'est pas un échec, mais une caractéristique inhérente à l'art photographique.
La poïétique - le geste
Avant la photo finale et pendant sa réalisation, il y a la poïétique, le geste créateur. 
Ce mot vient aussi du grec, poiesis, qui signifie faire, créer. La poïétique s’intéresse à l’ensemble des gestes qui mènent à la création d’une oeuvre artistique ou littéraire. C’est l’intention du photographe au moment d’appuyer sur le déclencheur, précédée et suivie de son processus créatif. Cela tient compte de ses réflexions, de son bagage culturel, de ses habiletés techniques, de son environnement et aussi un peu du hasard.
Pour rendre ces concepts plus concrets, je vous propose l’analyse de la photo de Christelle devant le miroir.
Cette image est le fruit d’une réflexion sur la perception de la nudité dans les oeuvres artistiques et en particulier la photographie moderne. Je comprends le malaise que ces images créent sur certaines personnes et me questionne sur le fait qu’elles soient systématiquement rejetées de plateformes sociales. Je voulais représenter ce malaise par une photographie où le modèle est à la fois nu et habillé dans le même environnement, mettant en lumière cette ambiguïté.
Une bonne préparation a été nécessaire pour réaliser cette photographie. L’utilisation d’un trépied a permis d’assurer la synchronisation des deux images qui ont par la suite été assemblées à la main dans un logiciel de montage photo. Une bonne maîtrise de ce logiciel a donc été nécessaire. Sans cette connaissance technique, ce concept ne me serait jamais venu à l’idée. La collaboration de Christelle a également été un élément déterminant dans cette réalisation.
Portez votre attention sur ces quelques détails: la main qui touche à sa réflexion, les vêtements que le modèle porte et qui se trouvent en même temps sur le sol à côté du miroir, l’expression du visage, l’environnement, la lumière naturelle. Tout cela est le résultat d’une planification méticuleuse.
C’est ça la poïétique. Les gestes qui mènent à la création d’une photo. Plus ce processus est rigoureux, plus il y a de chance que le message soit perçu dans sa dimension émotionnelle et que l’ensemble de votre production soit cohérente. Pour les photographes participant à des concours, des expositions ou des critiques de clubs, la poïétique est ce qui permet de percevoir une intention au-delà de l'exécution technique. 
Mais l’esthésique - la perception - échappera toujours un peu à son créateur.
L’importance - ou non - du titre
J’ai intitulé la photo de Christelle « double standard ». Ce titre vous aide-t-il à interpréter l’oeuvre? Peut-être pas.
Toutes les photos n’ont pas besoin d’un titre. Mais cet aspect fait partie de la poïétique. C’est un des outils dont dispose le photographe pour induire une interprétation, pour orienter le spectateur.
 Prenons un autre exemple. La photo de Kate.
À l’époque classique, très souvent, les artistes peintres donnaient comme titre à leurs portraits, le nom de la personne représentée sur la toile. Cette photo pourrait donc porter le titre « Kate » tout simplement. Un titre qui renseigne sur la personne représentée dans l’image mais qui n’induit aucune interprétation spécifique. C’est un portrait de Kate.
Elle aurait aussi pu s’appeler : « Kate dans sa robe marron. » Un titre assez neutre, mais qui oriente le spectateur sur un aspect particulier de cette photo, un camaïeu de couleurs chaudes, toutes proches les unes des autres. Presqu’un monochrome. Déjà avec ce titre, votre lecture de l’image se précise.
J’ai opté pour un titre plus énigmatique : « ce regard, où l’invisible semble hésiter à se révéler ». Tout de suite, ce titre dirige votre attention sur ses yeux et vous cherchez à comprendre ce qu’est cet invisible évoqué par le titre. Et l’émotion devient plus présente. La poïétique induit ici une part de l’esthésique. Les deux concepts sont étroitement liés.
Autre photographie où l’esthésique se transforme par le titre.
Au moment de créer la photo de Myriam dans sa chemise noire, je lui ai demandé de se tenir droite devant moi, de regarder directement dans la caméra et lui ai dit : impressionne-moi! Cette consigne a permis de créer une image où l’expression est intense, où l’on ressent la force de caractère du personnage. 
Or, lorsque Myriam a publié cette photo dans son portfolio, elle lui a donné justement ce titre, Impressionne-moi! Et cela a subtilement changé le sens que je voulais donner à cette image. Il incite le spectateur à s’engager. Ce n’est plus le photographe que Myriam essaie d’impressionner, mais elle qui défie le spectateur de le faire. Et on comprend à son attitude et à son regard que ce ne sera pas chose facile! Une toute autre perspective. 
Le contexte dans lequel la photo est diffusée - publication sur le web, exposition, livre, support d’impression, participation à des concours - et le titre qu’on lui donne ont nécessairement un fort impact sur la façon dont elle sera interprétée, influençant la manière dont les spectateurs appréhendent l'image.
C’est ce qui rend l’art vivant.
En conclusion
La poïétique est le processus de création d’une photographie, la démarche artistique du photographe, ses gestes créateurs. Elle s’intéresse au «faire» et puise son inspiration dans le bagage culturel de l’artiste, tient compte de ses compétences techniques, de sa sensibilité et de son environnement. C’est aussi ce que le créateur dit de son oeuvre en lui donnant un titre par exemple. Elle engage la responsabilité de l’auteur face aux impacts de ses réalisations.
L’esthésique est l’oeuvre, et la perception que les spectateurs en ont. Elle aussi plonge ses racines dans le bagage culturel du spectateur, dans sa sensibilité et ses compétences techniques et artistiques. 
L’image vit en dehors du contrôle de son créateur. C’est un dialogue indissociable des deux éléments d’une création.
Prendre conscience de votre poïétique, de votre processus de création, peut vous aider grandement à vous améliorer en tant que photographe. En comprenant votre démarche, vous pouvez en contrôler les étapes et les rendre plus efficaces. 
Cette prise de conscience est particulièrement précieuse dans la préparation des images pour une exposition, une publication ou un concours, où l'intention, la cohérence et l'impact émotionnel sont au cœur de l'évaluation.
Au-delà des concepts, l’enjeu est simple : prendre conscience de vos gestes et de votre pensée créatrice, puis les traduire délibérément dans vos prochaines images.. 
Et vous? Comment concevez-vous vos photographies?
Haut de la page